Il était l’un des joueurs les plus emblématiques de l’AS Roma : joueur-phare du Calcio des années 1980, le capitaine Agostino Di Bartolomei a pourtant connu un destin tragique. Comment une telle descente aux enfers a-t-elle été rendue possible ? Retour sur un terrible gâchis.

Une grande tristesse teintée d’incompréhension : c’est le sentiment qui s’empare du cœur de millions d’Italiens en ce 30 mai 1994. L’annonce est tombée tel un couperet, imprévisible, impensable : le footballeur retraité Agostino Di Bartolomei a mis fin à ses jours en se logeant une balle dans la cage thoracique. A Rome, le traumatisme est ressenti avec d’autant plus d’acuité que l’homme en question ne fut autre que le capitaine des Giallorossi durant plusieurs saisons. De 1976 à 1984, aux côtés des Falcao et Bruno Conti, coaché par le brillant entraîneur suédois Nils Liedholm, Di Barlolomei mit son élégance, son intelligence de jeu et sa frappe de balle chirurgicale au service de son club de cœur.

Sans parler de son leadership naturel. Une fidélité et un amour pour le club à la louve qui ne se sont jamais démentis pour ce gamin de Tor Marancia, un quartier populaire de la Ville éternelle. Pourtant, ce 30 mai, le peuple Romanista, ainsi que toute l’Italie du football, doivent se rendre à l’évidence : l’ancienne icône n’est plus, emportée par ses démons, son spleen lancinant et sa spirale autodestructrice. Ceux de ses ex-coéquipiers qui avaient continué de le fréquenter, peu nombreux, voyaient bien que leur ami traversait une passe douloureuse. Ils n’imaginaient cependant pas qu’il commettrait l’irréversible. Loin de Rome, dans sa résidence du Sud de la Botte de Castellabate, Di Bartolemei laissait derrière lui une femme et deux enfants. Il avait 39 ans.

Au-delà de la douleur, les questions ne tardent pas à s’amonceler. Lancinantes, éternelles. Pourtant, Di Bartolomei n’est pas parti sans laisser d’indices sur l’origine de son geste : à côté du corps, ses proches découvrent un mot : « Je suis dans un tunnel sans fin. Ils ne veulent pas me faire revenir dans le monde du foot. » Ainsi qu’une photo de la Curva Sud, là où se massent habituellement les supporters de la Roma. Les contours du mobile se dessinent : oublié de la plupart de ses ex-coéquipiers, snobé par le monde du football et plus particulièrement par les dirigeants de son ancien club, Di Bartolomei se serait englué dans une terrible dépression dont il n’aurait perçu aucune issue. Des problèmes financiers liés à de mauvais placements semblent compléter le tableau.

 Défaite traumatique

Quand et comment cette descente aux enfers a-t-elle débuté ? Il faut remonter à 1984 pour en déceler les prémices. Cette année-là, la Louve dispute la finale de la Coupe des clubs champions dans son enceinte du Stadio Olimpico face aux Reds de Liverpool. Une année plus tôt, elle a raflé le Scudetto au nez et à la barbe de la Juventus Turin de Michel Platini. Di Bartolomei est le capitaine de cette équipe dont le style de jeu léché et inspiré enchante toute la Botte. L’entraîneur suédois Nils Liedholm le positionne devant la défense, face au jeu.

Véritable métronome de l’équipe, il n’est pourtant jamais convoqué avec la Nazionale par le sélectionneur Enzo Bearzot. A Rome, il est en revanche considéré comme l’un des joueurs les plus emblématiques, en compagnie de Bruno Conti. Le 30 mai 1984, il figure logiquement dans le 11 de départ romanista pour croiser le fer avec des Reds emmenés par leurs vedettes Ian Rush et Kenny Dalglish. Ces derniers ouvrent le score au quart d’heure de jeu grâce à Phil Neal ; les Romains leur répondent juste avant la mi-temps par l’intermédiaire de l’attaquant Roberto Pruzzo.

Aucun but n’est marqué en seconde mi-temps, ni au cours des prolongations. Les deux équipes disputent la séance de tirs au but au sein du volcan en ébullition qu’est devenu le stadio Olimpico. En bon capitaine, Di Bartolomei ouvre la voie en transformant son tir. Malheureusement, ses coéquipiers Conti et Graziani ratent leur tentative ; Kennedy, le 5e tireur anglais, s’avance vers le point de penalty, pose le ballon, s’élance et trompe Tancredi d’une frappe enroulée du pied gauche. Liverpool remporte son 4e trophée ; la Roma est à terre. Di Bartolomei est anéanti, erre seul sur la pelouse…

 Fin de carrière à l’AC Milan

Le journaliste italien Gigi Riva rapporte dans son livre, Le dernier pénalty (Seuil), une scène qui se serait déroulée après le match, au sein d’un vestiaire où la déception s’est muée en rancœur. Le capitaine désigne un bouc-émissaire : le Brésilien Falcao, qui a refusé de prendre ses responsabilités en tirant son penalty. Les deux hommes en seraient venus aux mains, selon l’auteur. La scène illustre l’état de tension qui règne au sein du groupe. Plus qu’une défaite, cette finale marque la fin d’un cycle.

Le réalisateur italien Andrea Salerno va jusqu’à affirmer que le suicide de Di Bartolomei le 30 mai 1994, soit dix ans jour pour jour après la débâcle européenne, est tout sauf un hasard : « Il avait, je pense, pleine conscience de la date. Je ne crois pas aux coïncidences. Ce match a marqué la fin d’un rêve le jour du pic de sa carrière. » L’intersaison de l’été 1984 est terrible pour le club romain : Falcao se retrouve isolé au sein du vestiaire et le capitaine Di Bartolomei est prié de quitter le club par le successeur de Liedholm sur le banc, le Suédois Sven-Goran Eriksson. Il suit son ancien coach Nils Liedholm à l’AC Milan, où il évoluera durant trois saisons.

Pour son dernier match devant son public, le capitaine reçoit le soutien des siens ; une banderole est déployée, témoignant de l’affection indéfectible du peuple romanista envers le joueur : « Ils (les dirigeants, ndlr) t’ont pris la Roma, mais ils ne te prendront jamais la Curva Sud ». Après le Milan, il évoluera dans des clubs de seconde zone, à Cesena et la Salernitana, avant de mettre un terme définitif à sa carrière en 1990. Retiré des terrains, seul face à lui-même, oublié de son ancienne famille, l’ancienne idole s’enlise. Le téléphone reste muet, les sollicitations ne viennent pas. Sans issue, il met un terme à ses jours. Le drame laisse un arrière-goût de terrible gâchis, d’un rendez-vous manqué entre un joueur qui a tant donné et un peuple qui l’a tant aimé.


 Le petit + :

Agostino Di Bartolomei a inspiré post-mortem le personnage d’un film du célèbre réalisateur italien Paolo Sorrentino. Dans L’uomo in piu (L’homme en plus), sorti en 2001, l’un des protagonistes, Antonio Pisapia, est un footballeur contraint d’interrompre sa brillante carrière après un accident. Avec toutes les conséquences psychologiques dramatiques que cela va engendrer…

Anthony Denay

 

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