Alfred Nakache vient d’être intronisé à l’International Swimming Hall of Fame (ISHOF). Le nageur français est connu pour ses victoires nationales et internationales, mais aussi pour sa vie hors du commun. Enfermé dans un camp de concentration durant la Seconde Guerre mondiale, il a continué de vouer sa vie à la natation.

Alfred Nakache a été intronisé à l’International Swimming Hall of Fame (ISHOF) de Fort Lauderdale, à Miami, en Floride (Etats-Unis), les 18 et 19 mai derniers. Il est le neuvième sportif français à entrer au Panthéon mondial de la natation. Il rejoint Alain Bernard, Laure Manaudou ou encore Camille Muffat. Celui qui est surnommé le “Nageur d’Auschwitz” est honoré par le musée international de la natation pour ses compétences aquatiques, mais également pour son parcours courageux.

Une carrière en plein essor

Le 18 novembre 1915, Alfred Nakache né à Constantine, en Algérie française. Il grandit dans une famille juive, au sein de laquelle il est le cadet d’une fratrie de onze enfants. Il souffre d’une phobie de l’eau qu’il souhaite vaincre à tout prix. Dans un documentaire de Christian Meunier, son frère Robert raconte : “Tout jeune, il détestait l’eau. Grâce à deux militaires basés à Constantine qui avaient participé aux Championnats de France de natation, il a réussi à aimer la natation”. En 1931, il remporte sa première victoire, la coupe de Noël de Constantine. A seulement 16 ans, il devient champion d’Afrique du Nord. Deux ans plus tard, il participe à ses premiers championnats de France. Deuxième au 100m nage libre, derrière Jean Taris, il s’installe ensuite à Paris. Il se consacre pleinement à la natation au sein du Racing Club de France.

Opprimé par le régime de Vichy

En 1936, il représente la France aux Jeux olympiques de Berlin, organisés par le régime nazi. Sous les yeux d’Adolf Hitler, l’athlète et ses collègues prennent la quatrième place en finale du relais 4x100m, juste devant l’Allemagne. Trois en plus tard, il sort major de sa promo et devient professeur d’éducation physique au lycée Janson-de-Sailly à Paris. En 1940, le régime de Vichy le destitue de sa nationalité française, mais également de son poste de professeur. Celui qui est surnommé “Artem” (poisson en hébreu) s’engage alors auprès de la France libre et se réfugie, avec sa femme Paule et sa fille âgée de deux ans Annie, à Toulouse (Haute-Garonne).

Un élan brisé

Dans la ville rose, le nageur rejoint les dauphins du TOEC. C’est sous leur égide qu’il décroche en 1941 le record du monde du 200m brasse, puis l’année suivante cinq titres de champion de France (100m, 200m, 400m nage libre, 200m brasse, relais 4x200m nage libre). En novembre 1943, son élan est brisé. Il est arrêté avec sa famille par la Gestapo. D’abord incarcérés à la prison Saint-Michel, ils sont ensuite transférés à Drancy, le 26 décembre 1943. Alfred Nakache ne le sait pas encore, mais ce sont ses derniers mois avec sa famille. En janvier 1944, ils sont déportés par le convoi n°66 de Drancy qui emmène 1153 personnes à Auschwitz. Seulement 291 prisonniers sont sélectionnés pour les travaux forcés. Les autres, dont la femme et la fille de l’athlète, sont gazés dès leur arrivée. N’en ayant pas connaissance, le nageur est affecté au camp de travail d’Auschwitz III-Monowitz.

 La natation comme acte de résistance

Les officiers SS connaissent sa réputation et il subit des humiliations. Ainsi, ses tortionnaires l’obligent à repêcher un poignard avec les dents au fond du bassin de rétention d’eau. Sans perdre son âme de résistant, il organise avec ses camarades des baignades dans les réservoirs à incendie du camp. Les troupes soviétiques se rapprochant de l’Allemagne nazie, les déportés du camp d’Auschwitz sont évacués pour Buchenwald. Alfred Nakache survit aux marches de la mort. En 1945, les alliés le libèrent. Il ne pèse plus qu’une quarantaine de kilos, la moitié de son poids d’origine. Il retourne à Toulouse.

De retour dans le Sud de la France, Alfred Nakache découvre que la piscine municipale porte son nom. Cet hommage avait été décidé en 1944 par Raymond Badiou, alors maire SFIO de Toulouse. A l’époque, tout le monde le pensait mort. Le nageur reprend les entraînements et remporte de nouveaux trophées. Le 8 août 1946, il prend part au record du monde du 3x100m trois nages, aux côtés de Georges Vallerey et Alex Jany. Après ce titre de champion de France, il participe aux Jeux olympiques de 1948, à Londres, en tant que nageur à l’épreuve 200m brasse papillon, mais aussi au sein de l’équipe de water-polo. Le 4 août 1983, après avoir effectué son kilomètre quotidien de natation dans le port de Cerbère (Pyrénées-Orientales), il s’écroule et meurt d’un malaise cardiaque. A 67 ans, il est inhumé au cimetière Le Py, à Sète (Hérault). Sur sa tombe, les noms de son épouse et de sa fille disparues sont gravés.

Une reconnaissance nationale et internationale

En hommage à celui qui était l’emblème du club toulousain des Dauphins du TOEC, de nombreux bassins français portent son nom. La piscine municipale de Toulouse, mais aussi celle de Gentilly à Nancy, celle du quartier du millénaire à Montpellier ou encore celle de Belleville, à Paris.

En 1993, Israël lui décerne, à titre posthume, le Trophée du Grand exemple, au Musée du sport juif international. Cette année, c’est le Temple de la renommée de la natation mondiale qui l’élève au rang de légende. Trente-six ans après sa mort, le nageur survivant de la Shoah y fait son entrée.


Le + :

Depuis 1965, L’International Swimming Hall of Fame (ISHOF) honore des personnalités ayant participé à la promotion de la natation à travers le monde. Quatorze Français, dont neuf sportifs, ont été récompensés par l’institution : Jacques-Yves Cousteau (contributeur) en 1967, Henri Padou (water-polo) en 1970, Alex Jany (natation sportive) en 1977, Alban Minville (entraîneur) en 1980, Jean Boiteux (natation sportive) en 1982, Jean Taris (natation sportive) et Emile-Georges Drigny (contributeur) en 1984, Monfieur Thevenot (pionnier) en 1990, Christine Caron (natation sportive) en 1998, Camille Muffat (natation sportive) en 2016, Laure Manaudou (natation sportive), Georges Vallerey (natation sportive, pionnier) et Alain Bernard (natation sportive) en 2017, Alfred Nakache (natation sportive) cette année.

Victoire Panouillet

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