Le col du Tourmalet est une ascension mythique de la 14ème étape du Tour de France, due à sa difficulté et aux événements qui y ont eu cours, même si elle peut sembler moins identifiable ou emblématique que d’autres cols historiques de la Grande Boucle.

“Mauvais détour” en latin, “montagne lointaine” en Gascon. Deux langues s’affrontent pour donner au Tourmalet son étymologie. Peu importe les véritables origines du nom de ce col emblématique du Tour de France, qui sera emprunté par les coureurs ce samedi 20 juillet 2019 pour la 83ème fois, record absolu de l’épreuve. Ce qui frappe avec ces deux hypothèses, c’est à quel point elle résumé parfaitement la réalité du Tourmalet.

Mauvais détour en raison simplement de sa difficulté, pour les grosses cuisses des sprinteurs évidemment mais même pour les grands adeptes de la grimpette en haute altitude. L’ascension est possible par deux versants différents mais à la difficulté comparable (7,4%). Celle par le côté de la commune de Sainte-Marie de Campan est cependant moins longue (17,2 km) que celle que les coureurs grimperont lors de la 14ème étape de ce Tour 2019 par Luz-Saint-Sauveur. 19 kilomètres avec une pente entre 6 et 9%. Aucune possibilité de souffler avant les 3 derniers kilomètres, les plus exigeants, 10% de moyenne avec des passages à près de 13%.

Montagne lointaine car malgré sa récurrence dans nos mois de juillet, le Tourmalet garde pour la majorité des amateurs de cyclisme et pour le grand public quelque chose de mystérieux, d’un col familier sans être incontournable. Un sommet sans caractéristique distinctive. Il n’a pas la configuration si particulière en lacets de l’Alpe-d’Huez, ni les pourcentages terrifiants d’une Planche des Belles Filles qui s’est affirmée comme une ascension phare de cette dernière décennie. Il n’a pas les paysages lunaires et menaçants de l’Isoard, l’altitude (2642 m) du Galibier ou la longueur d’une montée comme Val-Thorens cette année (33,4 km !). Enfin, il reste derrière le Mont Ventoux en terme de légende et de popularité.

Cercle de la Mort

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette distance. Le Tourmalet a pour « malchance » de faire partie des Pyrénées, un massif qui, malgré ses atouts autant sportifs qu’esthétiques, passe trop souvent au second plan, notamment dans l’ordre du parcours, par rapport aux Alpes. Si la Grande Boucle adore passer au sommet du Tourmalet, elle n’a semble-t-il jamais souhaité s’y arrêter. 78 passages donc pour… 2 arrivées au sommet, en 1974 et 2010, 3 si l’on compte l’étape de 2019. C’est peu. Mais c’est dans l’enchaînement dantesque, ce « Cercle de la Mort » comme l’appelait à l’époque les rares habitants de cette région hostile, qu’il compose avec les autres cols pyrénéens, Aspin et Peyresourde à l’Est, Soulor et Aubisque à l’Ouest, que le Tourmalet a bâti sa légende. Tous ces noms ont marqué l’histoire de l’épreuve, en étant indissociable du Tourmalet.

Si le Tourmalet est aussi légendaire, c’est qu’il a pour lui le privilège du droit d’aînesse. Même si le Ballon d’Alsace était la première ascension répertoriée de l’Histoire sur le Tour, c’est sur le Tourmalet que s’est joué la vraie première étape de montagne de l’épreuve, 5 ans plus tard. Pour sa septième édition, les organisateurs du Tour veulent plus de frissons. Henri Desgrange, créateur du Tour, aimerait effectuer un passage par les cols pyrénéens et envoie ses collaborateurs en repérage.

Ceux-ci dressent un constat apocalyptique : les routes de l’époque n’auraient rien à envier aux Strade Bianche d’aujourd’hui, des animaux sauvages comme les ours menaçaient et les populations ne parlaient pas le français. Mais une première course cycliste passant par le col du Tourmalet a déjà eu lieu le 18 août 1902. Elle était baptisée « concours de bicyclette de tourisme », organisée par le Touring Club de France au départ et à l’arrivée de Tarbes. Desgrange écoute finalement son envie plus que sa raison.

« Vous êtes des assassins »

Deux statues trônent au sommet du Tourmalet. Celle de Jacques Goddet, patron du Tour de 1937 à 1988. Puis celle en fer d’Octave Lapize, celui qui le premier franchit le sommet en 1910. Sa statue, Lapize la mérite amplement. À l’époque, chose inconcevable aujourd’hui, les horaires de départ des étapes sont situés entre 23h30 et 6h30 du matin afin que les arrivées soient jugées dans l’après-midi ! Lorsque Desgrange annonce aux 136 coureurs qu’ils devront franchir des cols dans les Pyrénées, 26 coureurs ne partent pas.

S’élançant à 3h30 devant le Casino de Luchon, Lapize est arrivé à 17h40 à Bayonne, soit 14h10 de course ! Les derniers sont arrivés à 1h13 du matin. Une pure folie. Entre temps, Lapize, épuisé, escalada à pied les derniers hectomètres du Tourmalet, vélo d’une autre époque et d’un autre poids à la main tracté à la force des bras. Le premier triomphateur des Pyrénées sera fou de rage tout au long de l’étape et à l’arrivée, invectivant les organisateurs en permanence avec ces mots « Vous êtes des assassins. Oui, des assassins ! ». Pas de mort cependant après ce morceau de bravoure. Mais le mythe du Tourmalet était lui déjà bien né.

La suite ne fera que renforcer la légende en gestation.1913, vélo cassé en pleine montée pour Eugène Christophe, qui sera en 1919 le premier porteur du maillot jaune. Il doit redescendre à pied 14 km vers une forge à Sainte-Marie-de-Campan, pour réparer lui-même son vélo. En 1926, pluie d’automne et froid digne d’un mois de février créent des ruisselets charriant pierres et crevasses et frigorifient les coureurs, ce qui pousse Desgrange à supprimer les délais.

Le vainqueur de ce jour, le Belge Lucien Buysse, sera resté 17 heures sur sa selle pour compléter les 326 km qui séparent Bayonne de Luchon, étape aujourd’hui considérée comme la plus difficile de l’histoire du Tour. « Parmi le fracas des cascades et des sources, dans cette totale et navrante impression d’exil, glacée, ils allèrent jusqu’au bout de leur drame incroyable et tragique, avec des pleurs dans leurs yeux et de la sauvagerie plein le coeur », écrivit l’un des envoyés spéciaux de l’Auto, Charles-Anthoine Gonnet.

Merckx sculpte le cannibale

Après la seconde guerre mondiale, le Tourmalet et les Pyrénées accueillent régulièrement les cyclistes. En 1947, Jean Robic réussit à reconquérir le maillot jaune détenu par René Vietto après une échappée au long cours de 190 km qui permettra au Breton de combler ses 10 minutes de retard puis de gagner le Tour. Plus récemment, dans le brouillard et l’humidité, Andy Schleck et Alberto Contador se rendent coup pour coup dans un mano-à-mano magnifique lors de l’arrivée au sommet. Derrière au classement, le Luxembourgeois attaque l’Espagnol à plusieurs reprises, mais celui-ci résiste. Le double-vainqueur du Tour en 2007 et 2009 se permet même de contrer. Mais le benjamin des Schleck s’adjugera quand même l’étape. Initialement 2ème à Paris, Andy Schleck remporta a posteriori sa seule Grande Boucle après le déclassement de Contador pour dopage.

L’épisode le plus fameux reste sans aucun doute le numéro d’Eddy Merckx en 1969. Déjà leader du classement général en 1969 avec près de 8 minutes d’avance sur la concurrence impuissante, le Belge se permet avec la tunique jaune sur le dos de s’embarquer sur une folle escapade en direction de Mourenx. Dans le Tourmalet, son équipier Van Den Bossche s’était fait la malle devant, mais Merckx décide de ne pas le laisser filer car il a appris qu’il avait signé pour une autre équipe l’année suivante sans le lui dire. L’Ogre de Tervuren ne l’attend pas. Dans la descente, Merckx décide de se relever, la démonstration d’autorité étant déjà brillante. Mais le peloton tarde à venir. Il décide finalement de continuer son effort. Après 140 km en solitaire, il double son avance pour le maillot jaune de 8 minutes supplémentaires. Ainsi était né le « merckxisme ».

Enfin, détail que ne gâche rien, le Tourmalet est devenu une spécialité française ces dernières années. 8 passages tricolores en tête sur les 12 dernières ascensions avec Sylvain Chavanel, Rémy  Di Grégorio, Christophe Moreau, Jérémy Roy, Thomas Voeckler, Blel Kadri. En 2016 et 2018, ce sont respectivement Thibaut Pinot et Julian Alaphilippe qui ont franchi le sommet les premiers.

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