Il y a 10 ans, Roger Federer remportait une finale historique à Wimbledon, au déroulement irrespirable (5/7 7/6(6) 7/6(5) 3/6 16/14). Le Suisse marquait alors d’une pierre blanche l’histoire de son sport. De l’autre côté du filet, Andy Roddick, subissait son revers le plus cruel. Un match en forme de résumé de sa carrière, entravée d’une manière presque incessante par le Bâlois.

En ce 5 juillet 2009, jour de finale à Wimbledon, lorsque Andy Roddick frappa avec la tranche de sa raquette pour envoyer la balle et Roger Federer dans les cieux du Centre Court, je ne pouvais pas m’empêcher moi aussi de sauter de joie comme un cabri devant ma télévision. À 13 ans, je ne jurais que par le champion suisse, séduit autant par sa classe et son élégance que par les records qu’il battait les uns après les autres.

Dès la fin du match, les commentateurs et observateurs ont listé les exploits historiques accomplis par « Fed », de retour à la place de n°1 mondial. Derrière ses lunettes noires, Pete Sampras ne peut que constater son record de 14 couronnes en Grand Chelem, conquises entre 1990 et 2002, prendre déjà la poussière. Rod Laver, Björn Borg et Rafael Nadal n’étaient plus les seuls à avoir réussi le doublé Roland-Garros – Wimbledon la même année.

Un tourbillon de statistiques et de performances ahurissantes qui ne peut que provoquer chez tous ceux qui assistent à l’histoire en marche respect et admiration. Imaginez donc pour un jeune garçon tel que moi, chez qui ce spectacle n’en était que plus étourdissant. De quoi détourner l’attention de tout le reste. En l’occurrence, dans une telle situation, du perdant, victime malgré lui de ce fameux tourbillon. Dix ans après, c’est pour son importance majeure dans l’histoire du tennis que l’on se souvient de cette finale. Pour son incroyable scénario aussi. 16/14 dans l’ultime set, le plus long de l’histoire en termes de jeux dans une finale en Grand Chelem. Mais pas pour la cruauté de ce scénario envers Andy Roddick.

Malchance et maladresse

Entre 2009 et 2019, une connaissance du sport étoffé et la maturité font que je n’analyse plus cet événement à travers les yeux d’un gamin impressionné. Je me rends compte aujourd’hui, contrairement à l’époque, de l’injustice, si tant est qu’il y ait une justice dans le sport de haut niveau, subie par « A-Rod ». L’Américain a probablement joué ce jour-là le meilleur match de sa carrière, inébranlable au service. Il n’aura flanché qu’une seule fois… lors du dernier jeu du match. 37 jeux de service consécutifs sans laisser Federer breaker avant de craquer au pire moment possible. Roddick reste le seul joueur à avoir perdu une finale de tournoi du Grand Chelem en n’ayant été breaké qu’une seule fois. Cruel, je vous disais.

 Bien sûr, la malchance n’est pas la seule responsable des malheurs du Texan. Roddick a eu les opportunités dans ce match d’enfoncer la tête de Federer sous l’eau. Le tournant du match se situe sans doute dans le tie-break du 2ème set. L’Américain mène 6-2, se procure 4 balles pour mener 2 manches à rien. Sur la dernière, alors que le Suisse a laissé tout le côté droit du court sans couverture, Roddick envoie largement dehors une horrible volée haute de revers qui doit encore le réveiller certaines nuits. Que serait-il advenu si l’ex-numéro 1 mondial avait mené 2 sets à 0 ? Question somme toute inutile, sauf à se torturer l’esprit.

Tragique de répétition

Défaite douloureuse aussi quand on élargit le spectre de l’analyse à l’ensemble de la carrière de Roddick. Implacable constat pour lui : il n’a jamais gagné Wimbledon alors que son jeu (gros service, coup droit à plat, adroit à la volée) se prêtait à merveille à un triomphe au All England Club. Avec 3 finales perdues, il fait partie de cette bande de maudits du tournoi britannique. Ivan Lendl s’est épuisé à essayer de remporter le seul Majeur qui manque à son palmarès. Avant-guerre, Gottfried Von Cramm a échoué 3 fois d’affilée au plus près du trophée.

Un joueur immense comme Ken Rosewall s’est cassé les dents à 4 reprises sur la dernière marche. Tous ont baissé pavillon pour diverses raisons et face à plusieurs adversaires. Pour Roddick, qui s’est invité 4 fois dans le dernier carré à Londres, collision à chaque fois avec le même plafond de verre : Federer. Le Suisse a construit, au début de sa carrière, une partie de son formidable palmarès en réduisant à la portion congrue celui de l’Américain, notamment à Wimbledon. En 2003, Federer barre une première fois la route de Roddick en demi-finale pour remporter son premier tournoi du Grand Chelem (7/6(6) 6/3 6/3).

L’année suivante, les deux rivaux se retrouvent en finale. Le Texan s’avance avec la confiance d’un vainqueur de Grand Chelem, à l’US Open quelques mois plus tôt. Il bouscule très sérieusement le Bâlois, gagne le premier set, perd le deuxième et mène 4/2 dans le troisième. Mais déjà, une part de malchance s’en mêle, puisque la pluie fait son apparition. Federer profite de la pause pour remettre son jeu à l’endroit, renverser la situation et s’imposer en quatre manches (4/6 7/5 7/6(3) 6/4). Déjà pour Roddick le début des questions inutiles : « S’il n’avait pas plu ? », mais aussi d’une domination tennistique et psychologique du Suisse dont il n’arrivera jamais à s’affranchir.

Légende photo : En 2009, Roger Federer pose pour la 6ème fois avec le trophée de Wimbledon. Andy Roddick l’accompagne pour la 3ème fois avec celui du second.

Second rôle

Un bilan de 21 défaites pour seulement 3 victoires face à Federer, dont un terrible enchaînement de 6 finales, toutes perdues, entre cet épilogue de Wimbledon 2004 et le match pour le titre à l’US Open 2006. Le moment où Roddick était le plus proche de briser cette emprise, c’était ce match il y a 10 ans alors que plus grand monde ne croyait en lui et qu’il n’avait pas joué de finale majeure depuis 2 ans et demi. Encore raté, encore plus cruel. Pour la dernière fois. Ce fut l’échec de trop, car le Texan ne retournera plus en finale de Grand Chelem. Un dernier titre à Miami en 2010 avant la retraite, deux ans plus tard, le jour de ses 30 ans.

Bilan de sa carrière, le sommet du classement ATP, 32 titres dont 5 Masters 1000 et un titre du Grand Chelem. Beaucoup de joueurs à l’heure actuelle rêveraient d’un tel palmarès. Mais reste quand même le sentiment que, malgré des scories dans son jeu (au revers et au retour notamment), Roddick était destiné, comme beaucoup le prédisaient en 2003, à gagner plus qu’un seul titre majeur. La réalité est qu’il fut condamné à rester en arrière-plan d’un Federer qui allait tout dévorer, avec Nadal et Djokovic, dans les quinze années suivantes, période en cours.

Il partage ce destin avec d’autres joueurs de sa génération qui avaient eux aussi le talent pour se forger un palmarès différent (Safin, Hewitt, Nalbandian, Ferrer, … ). Des champions sans les sacres qu’ils auraient mérité, dans l’ombre des records et des exploits de plus grands qu’eux qui éblouissent les plus jeunes, comme moi à l’époque. Mieux vaut tard que jamais pour voir que dans la gloire de l’un réside parfois la cruauté de l’échec de l’autre. Andy Roddick à Wimbledon en est l’exemple le plus fort.

Benjamin.R

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.