Du haut de tes 1,73m, tu as réussi à t’imposer parmi les plus grands à Roland-Garros.

Cher Michael,

Voilà maintenant 30 ans que tu as gagné Roland-Garros. Si les plus vieux d’entre nous se souviennent de ta victoire, la majorité n’a pourtant retenu qu’un seul moment. Celui face au numéro 1 mondial Ivan Lendl en huitièmes de finale. Un service à la cuillère qui avait choqué le tout Paris et le monde du tennis. Aujourd’hui légendaire, ce geste a changé ta vie et celle de milliers de fans. Mais qu’est-ce qui t’a pris ce 5 juin 1989 ? Certainement une idée de génie…

L’éternel gamin

Mais comment un gosse de 17 ans a t-il pu faire un tel geste face à un monstre du tennis qu’était Ivan Lendl et remporter par la suite le tournoi ? En 1987, tu étais déjà le plus jeune joueur à gagner un match de l’US Open, à 15 ans et 6 mois. Puis en 1988 à Roland-Garros. « Je vais montrer à ce gamin comment on joue au tennis » disait John McEnroe avant de te donner une leçon cette année-là. Oui, mais ce gamin allait réaliser un des plus grands exploits du tennis, un tournoi qui allait te révéler au monde entier.

Aujourd’hui, tu entraînes Kei Nishikori, le prodige japonais. Discret, tu accordes peu d’interview. De ta carrière sportive, tu laisses l’image de cet éternel gamin, même à l’approche de la cinquantaine. Profondément religieux, tu as sans cesse puisé ta force dans ta famille avec qui tu formes un véritable clan. Elevé dans la culture asiatique, cette image de quelqu’un d’introverti, pudique, sage t’a collé à la peau… Jusqu’à ton coup malicieux face à Lendl…

Malgré un formidable jeu de jambes, tu es sorti exténué de ton duel avec Ivan Lendl.

De l’éclair de génie à la consécration

En lice pour Roland-Garros 1989, tu ne te doutes pas le moins du monde du destin qui t’attend. Après avoir éliminé le jeune Pete Sampras au second tour puis Francisco Roig, une montagne se dresse devant toi. Ivan Lendl, le numéro 1 mondial et la terreur du circuit. Le duel s’avère déséquilibré. Cela va être une formalité pour le tchèque. Tout le monde le voit tranquillement filer vers les quarts.

« J’arrive à la ligne de service et j’ai une conviction incroyable […] A 15-30, je me dis impulsivement que je vais réaliser un service sournois ici, parce que de toute façon je ne fais rien de ma première balle. Voyons voir si je peux marquer un point »

Les deux premiers sets sont à l’avantage de ton rival, 6-4 / 6-4. L’issu est inévitable. Pourtant tu arrives à prendre la troisième manche, 6-3 puis la quatrième sur le même score. Un soupçon d’espoir parcourt le central et c’est dans le dernier set que l’impossible va se produire. A bout de souffle, physiquement dans les cordes, tu es sujet à d’horribles crampes. J’en ai mal pour toi quand j’y repense.

D’un éclair de génie, tu décides alors de tenter le tout pour le tout et adresse un service cuillère. Déstabilisé par ce geste, Lendl renvoie tout de même la balle et tu lui assènes un passing que le tchèque ne peut envoyer qu’en dehors du court. Agacé, circonspect, tu viens de prendre le dessus mentalement. Le public et ton adversaire sont décontenancés. Tu vas te procurer deux balles de matchs sur son service et t’avancer au bord de carré. L’ultime provocation. Tout le monde s’agite, siffle même…  Le tchèque va commettre une double faute, te permettant de poursuivre ton rêve. 4-6 / 4-6 / 6-3 / 6-3 / 6-3. Après 3h41 de jeu, c’est un authentique exploit que tu viens de réaliser à 17 ans.

A 17 ans et 4 mois, tu es le plus jeune vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem.

Etait-ce la finale ? On aurait pourtant cru tellement l’événement a pris de l’ampleur au fil du temps. Tu te débarrasseras de Ronald Agenor en quart de finale puis d’Andrei Chesnokov au tour suivant. La gloire éternelle est à portée de raquette. Tu affrontes Stephan Edberg en finale d’un Grand Chelem. Le 11 juin, tu remportes ton premier et seul grand chelem devant une foule acquise à ta cause. Acclamé par tout le central, tu as fait mouche et peut maintenant soulever la belle Coupe des Mousquetaires, du haut de ton mètre soixante-treize.

Un service à la cuillère, quel est le problème ?

A l’époque, ton geste a fait couler beaucoup d’encre, opposant les sceptiques et les convaincus. Mal accueilli au départ, il a finalement fait lever la foule. Comme l’a dit Richard Ings, l’arbitre australien, à Lendl, « c’était un coup comme un autre, le service à la cuillère était autorisé ». Un temps en colère, ton adversaire a après coup salué l’intelligence du geste. Pourquoi le service à la cuillère ne serait-il pas autorisé ? Cela choquerait les puristes ? Et bien qu’ils soient choqués ! Au basket, tirer un lancer franc « à la patate » est interdit ? Même Dominic Thiem y a mis du sien et affirmait récemment « C’est une bonne arme, il n’y a rien de mal à ça ». Surtout contre des joueurs qui sont à un ou deux mètres du fond de court…

Servir à la cuillère ? Non, servir à la Chang !

Tu aurais pu servir de manière plus conventionnelle, coup bien plus efficace mais tu as eu l’audace d’ajouter un peu de fantaisie à ton jeu, amoindri en raison de la fatigue. Tu perds de la puissance et de la précision… Et alors ? C’est toi qui l’as décidé. En ce 30ème anniversaire, le underhand serve est revenu à la mode. Thiem ou encore Kyrgios s’y sont essayés avec plus ou moins de succès. Et lorsque je tape ton nom sur Youtube, la première recherche qui apparaît est michael chang service cuillère. Ce geste te revient de droit, faisant de toi un être immortel.

Il y a eu la danse de Yannick Noah, le cœur de Gustavo Kuerten ou encore les pleurs de Roger Federer. Mais s’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait celui là. Malicieux, irrévérencieux, audacieux, sournois, tu auras brillé par ton impertinence et ton talent pour un geste qui aujourd’hui est passé à la postérité. Numéro 2 mondial en 1996, 34 titres, tes 15 ans de carrière seront résumés à ce service. Tu nous as surpris et choqué à la fois. Grâce à dieu ou pas, le héros ce jour-ci, c’était bien toi.

Mathieu Berujeau

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