Ce dimanche, à Wimbledon, Novak Djokovic a remporté son 16ème titre du Grand Chelem. À 32 ans. À seulement 4 longueurs de Roger Federer, victime du soir, le Serbe peut espérer d’ici la fin de sa carrière le dépasser. Il possède même le meilleur temps de passage de l’Histoire. Pourtant, ce formidable compétiteur est désavoué. Lors de cette finale, le public londonien n’avait d’yeux que pour l’Helvète. Illustratif de la carrière du Djoker, ce désamour est difficile à expliquer. Mais il n’empêche que l’on peut penser que cela tient à la fois à sa carrière mais aussi à celles menées par Nadal et Federer. Chronique d’un joueur qui reste l’éternel 3ème aux yeux du public.

Un jeu mécanique et pragmatique

Le sport est aussi cruel qu’attachant. Et le tennis, sport individuel par excellence, en est l’incarnation la plus formelle. Lorsque Nadal remportait Roland-Garros en laissant l’impression d’être invincible, le public Porte d’Auteuil priait pour que Federer puisse abattre la machine. Car la morale impose que l’on préfère David à Goliath. Ainsi, en regardant une rencontre sportive, quel que soit le sport, on espère que le favori sera ébranlé. Pour que la magie opère. Pour que d’une nuit sombre éclose une confrontation titanesque au cours de laquelle celui qui semble au-dessus des hommes reconnaisse à sa juste valeur un si petit être en jouant à son meilleur niveau, contraint et forcé par un adversaire duquel jaillit la lumière.

Djokovic souffre de ce mal. Lors de cette finale, tout le monde espérait secrètement une victoire de Federer. Parce que, pour une fois, le Suisse n’était pas la montagne à abattre, mais le naïf escaladeur. Celuiq qui comptait surpasser ses limites pour relever un défi trop grand pour lui. Or, Djokovic est l’archétype de l’homme systématiquement à son meilleur lorsqu’il arrive en finale de Grand Chelem. Serein, concentré, sûr de sa force, le Serbe, lorsque l’on observe sa posture sur le court, ne semble dégager aucune faiblesse. Ni même aucune faille. Alors, même lorsqu’il est malmené dans le jeu comme ce fût le cas dimanche, il parvient à s’en sortir. Et à remporter 3 tie-breaks en élevant son niveau dans les moments cruciaux. Implacable.

Au-delà de la posture, il y a le jeu. Des coups de raquette aussi précis et réguliers qu’une horloge suisse – douce ironie -, et l’impression que rien ne peut l’atteindre. Cela est à ce point vrai que même un champion avec l’expérience de Federer a tremblé face à lui dans les moments décisifs. Hérésie. Mais ce qui l’a fait gagner et aussi ce qui lui est reproché par une partie du public. Des coups froids, sans âme, sans émotion vibrante. En somme, un jeu à ce point maitrisé qu’il paraît mécanique.

Cela peut paraître absurde. Mais le tennis a eu l’habitude de voir ses héros surpasser leurs limites et combler leurs imperfections lors de matchs historiques. C’est, entre autres, ce pourquoi le Fedal de 2008 a pris une place plus importante que celui de l’année précédente, pourtant autrement meilleur d’un point de vue purement tennistique. Mais le tie-break du 4ème set, où Federer et Nadal sauvèrent chacun des balles de set avec des coups aussi géniaux qu’imprévisibles, le final à la tombée de la nuit, les larmes du Suisse et de l’Espagnol qui réalisait son rêve… Tous ces éléments ont éclipsé le sommet sublime de 2007. Parce que cette finale de 2008 avait quelque chose de magique. Quelque chose d’irréel. Et d’irrationnel.

nadal federer 2008 wimbledon
La victoire de Nadal face à Federer en 2008 a marqué les esprits par son scénario

Oui, le sport est le plus romantique des arts. Et le tennis veut, plus qu’une belle rencontre, une superbe histoire. Tout ce que le jeu de Djokovic ne peut – ou plutôt n’a besoin – d’amener, tant il fait preuve de constance dans l’excellence.

Et puis, dans le jeu de Djokovic, tous les points se valent. Ainsi, son objectif est aussi d’être à ce point solide qu’il pousse ses adversaires à la faute. Ce pragmatisme froid a toujours eu tendance à refroidir les ardeurs d’un public qui attend du spectacle. Un public qui favorise celui qui va chercher la victoire plutôt que celui qui provoque la défaite. Nul doute qu’il est difficile de comprendre à quel point il peut être difficile pour un joueur, à ce niveau, d’aller remporter une rencontre face aux monstres que sont Nadal et Federer. Djokovic joue admirablement, intelligemment. Mais cette dimension de son jeu est parfois décriée. Durement.

Un comportement qu’il traîne comme un fardeau

Mais Djokovic a aussi tendance à tendre le bâton pour se faire battre. Ou il l’a eu. Car le Serbe, exemplaire en dehors du court (on ne compte plus le nombre de participations à des évènements caritatifs du numéro 1 mondial), traîne aussi la réputation d’un joueur manquant d’élégance parfois.

Ses errements lors de son début de carrière lui collent à la peau. Souvent à fleur de peau et ne supportant pas la moindre faute de concentration de sa part, Djokovic avait tendance à vite sortir de son match. Cela était même valable lors de victoires remportées au couteau. Car il était exigeant avec lui-même. Caractériel, le Serbe a aussi détruit plus d’une raquette lors de nombreux Grand Chelem. Ce manque de self-contrôle a souvent agacé, à la fois les joueurs dans le circuit mais aussi les spectateurs. Car le tennis est une discipline qui, historiquement, requiert un grand self-contrôle. Et beaucoup d’humilité. Tout ce que ne possédait pas Djoko. Mais tout ce que possédaient ses rivaux dès le début de leurs carrières respectives.

En effet, Federer, bien qu’étant compliqué à gérer durant la fin de son adolescence, a très vite su se concentrer. Et demeurer imperturbable (même si, à de rares occasions, il lui est arrivé d’exprimer sa frustration). Quant à Nadal, compétiteur légendaire, il a toujours eu un extrême sens du respect de son adversaire, même dans les pires situations.

Ajoutons à cela que Nole a mis quelques années avant de se trouver. Ce n’est qu’à partir de sa saison 2011 absolument stratosphérique qu’il a été mis au niveau de ses 2 rivaux. Mais avant cela, Djokovic apparaissait surtout comme un joueur irrégulier, aux sautes d’humeur régulières et à l’attitude nonchalante. Une image qu’il traîne aujourd’hui encore. Et lorsqu’il était comparé à la combativité de Nadal ou à l’élégance de Federer, Djokovic tarissait de défauts. Des défauts qu’il a en partie su gommer. Mais les habitudes ont parfois la dent dure.

Djokovic
Vainqueur de son 1er Grand Chelem en 2008 à l’Open d’Australie, Nole était loin du joueur qu’il est aujourd’hui

Plus récemment, ce sont surtout ses excuses en cas de (rares) défaites qui ont agacé. Dans un sport où une sorte de « gentleman agreement » tacite est de rigueur, il paraissait inacceptable qu’un joueur de cet acabit puisse évoquer comme principale raison d’une défaite son état de forme plutôt que de louer les qualités de son adversaire. Ceci est encore plus vrai à Wimbledon, temple du tennis sous sa forme la plus pure. De la même façon, l’évocation de « blessures » lorsqu’il est malmené afin de bénéficier d’un petit de temps de récupération pour couper dans son élan son adversaire est une caractéristique de son mental de vainqueur. Mais au tennis, il existe à notre époque quelque chose de plus important encore que la victoire : la victoire dans les règles – nombreuses et complexes – de l’art.

Toutefois, ce ne sont que des aspects aussi mineurs que rares de la conduite de Nole sur les courts. Toujours considéré comme un grand champion, le Serbe est le seul à avoir su s’interposer entre Federer et Nadal. Imaginez donc, au football, qu’un joueur puisse se hisser au niveau de Messi et Ronaldo à leur sommet. Et vous comprendrez en quoi la carrière du Serbe est incroyable. Alors, pourquoi n’est-il pas à leurs côtés aux yeux d’une partie du public ?

L’éternel 3ème

Soyons clairs : Djokovic est, en matière de niveau tennistique, un joueur aussi bon que le Suisse et l’Espagnol. Il a même montré qu’il pouvait les surpasser à leur meilleur, ce qui témoigne d’une force incommensurable. À 32 ans et 16 titres majeurs, on peut très honnêtement penser que si sa carrière continue, il bouffera les records établis par Roger Federer. Cela en dit long sur le talent et la force de caractère d’un joueur extraordinaire.

Pourtant, Djokovic est toujours perçu comme « le 3ème ». Pas au niveau du jeu, mais au niveau plus « global ». En d’autres termes, l’Histoire du XXIème siècle au tennis est celle d’une rivalité Federer/Nadal, puis d’un Djoker qui est venu leur tenir tête et même les surpasser.

Pourquoi cela ? Difficile à dire. Le fait que la rivalité Federer/Nadal ait commencé plus tôt que celle entre le Suisse, l’Espagnol et le Serbe joue sans doute là-dessus. Nadal et Federer, par leurs affrontements mythiques, ont ainsi eu l’occasion plus tôt de se faire une place de choix dans le cœur du public. Qui ne se souvient pas de la finale à Rome en 2007, de celle de Wimbledon la même année, de la conquête de Roland face à Roger par Nadal ou encore de la finale de l’Open d’Australie en 2009, conclue par une victoire folle de l’Espagnol ? Ainsi, Djokovic s’est intercalé dans une rivalité déjà existante et qui battait son plein. Ils se sont aussi affrontés 9 fois en finale de Grand Chelem, record en cours. Un classique, donc.

djokovic
Djokovic est devenu un joueur capable de s’imposer sur n’importe quelle surface et contre n’importe qui

Mais c’est surtout ce qui s’est passé lors de ces confrontations qui a offert aux deux champions une place de choix dans le cœur du public. Les multiples défaites de Federer à Roland face à Nadal ont fait de l’Espagnol le seul joueur capable d’arrêter la furia suisse lorsqu’elle était à son paroxysme. Puis, l’Espagnol a remporté au terme d’un match inscrit dans la légende son premier Wimbledon en 2008, tournoi dont le Suisse était quintuple vainqueur. Ce fût ensuite à ce dernier de s’imposer sur la terre battue de Roland, jusqu’alors terre promise à Rafael Nadal. Puis, il y a eu les blessures, l’avancée en âge, les genoux à terre… Mais à chaque fois, un retour au top niveau. Comme un miracle.

Comment ne pas citer également la relation entretenue par les deux rivaux ? Louant les mérites de l’un et de l’autre après chaque défaite, même la plus douloureuse, les deux joueurs s’inscrivaient parfaitement dans l’esprit du tennis tel qu’il existe dans les mémoires collectives. Surtout, ils se tiraient vers le haut. C’est parce qu’il avait perdu de si nombreuses fois face à Nadal que Federer s’est effondré en larmes après avoir remporté Roland-Garros. C’est parce qu’il pensait avoir raté une occasion unique de remporter le titre 1 an plus tôt que Nadal s’est imposé à Wimbledon en 2008. À chaque fois, il s’agissait pour eux de surpasser leurs limites respectives. De souffrir face au public. Mais de montrer qu’ils pouvaient se surpasser et réaliser l’impossible face à leur rival.

Mais Djokovic n’a pas eu tout ça. Même si les réussites de Nadal et Federer l’ont poussé à progresser, c’est avant tout ses propres limites qu’il tentait de dépasser. Les victoires remportées face à Federer et Nadal l’étaient en toute logique. Sans qu’il n’ait besoin de se surpasser, d’aller chercher ce supplément d’âme et ce, même si certaines confrontations furent très serrées. Federer et Nadal se sont fait progresser mutuellement et ont évolué ensemble face à l’adversité plus que Djokovic n’a eu besoin de le faire avec eux. Cela a donc donné naissance à des rencontres légendaires entre les deux premiers. Et à des matchs presque parfaits tennistiquement mais qui ont laissé une trace moins grande dans les esprits pour le Serbe.

Djokovic réalise une carrière parmi les meilleures. Numéro 1 mondial et détenteur de 16 titres du Grand Chelem, on peut parier qu’il surpassera les 20 titres de Federer. Année après année, il démontre qu’il fait partie du panthéon du tennis mondial. À son meilleur niveau, il aurait probablement pu battre les meilleurs Federer et Nadal. Mais il y a quelque chose d’irrationnel au sujet du tennis. Les émotions suscitées par la rivalité Fedal ont résonné comme un écho dans les mémoires collectives. Elles laisseront une trace immortelle dans l’Histoire de ce sport, et Djokovic n’en fait pas partie. Pour autant, l’Histoire du Serbe est purement exceptionnelle. Il restera ainsi celui qui a réussi à se hisser au niveau des deux monstres. Et qui a mis fin à leur hégémonie.

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